María Andrés: «Dans les conférences sur l’égalité, il faut aussi avoir des hommes»

MELISA TUYA

María Andrés,

Le canapé de son bureau est violet, mais c’est une coïncidence. Ce qui n’est pas une coïncidence, par contre, c’est que l’image accueillant les personnes au siège du Bureau du Parlement Européen (PE) dirigé par María Andrés (né à La Rioja en 1977) montre un père donné aux soins.

Elle est directrice du bureau du PE en Espagne depuis 2016, poste qu’elle combine avec le fait d’être mère de trois jeunes filles. Les noms de ses comptes sur les réseaux sociaux sont une déclaration d’intention. Sur Twitter, il s’agit de @MariaenEuropa [Maria en Europe] et sur Instagram @conciliacomopuedas [réconcilie comme tu peux].

Cette journaliste est la promotrice d’une initiative primée/laurée appelée #DondeEstánEllas [où sont-elles ?], qui veut rendre les femmes visibles et promouvoir l’égalité dans les débats et les conférences encore loin d’être atteinte.

Comment est née l’initiative #DondeEstánEllas?
De la manière la plus spontanée, en discutant avec mon équipe sur comment faire sa part dans la lutte pour l’égalité.

Quelle est la principale conclusion après une année de collecte de données?
La réalité est qu’il existe un manque total de connaissances sur la représentativité des femmes dans les débats publics et les conférences en Espagne. En l’absence de données, notre premier engagement avec tous les signataires a été de compter le nombre de femmes participant à nos événements. Sans imposer de quotas, car je ne suis pas en faveur d’un quota obligatoire qui réduit l’exercice à un «si tu n’es pas une femme, tu ne participes pas », ni du cliché de la femme vase, qui est là parce qu’elle est une femme et non à cause de son talent. Notre exercice consiste à visualiser le talent féminin et à obtenir un chiffre à la fin de l’année. Ce premier chiffre était de 39%. On pourrait penser que c’est un échec, mais je dis que ce chiffre est meilleur que tous les autres que nous allons trouver en Espagne car, à coup sûr, ils n’auront pas la sensibilité que nous avons. Et ce chiffre me donne beaucoup d’énergie pour continuer à me battre.

Pourquoi est-il nécessaire de rendre ces femmes visibles?
Il est important que les filles d’aujourd’hui trouvent des modèles desquelles s’inspirer. On parle beaucoup du plafond de verre qui empêche les femmes de se rendre au conseil d’administration, qu’elles n’arrivent pas à s’élever au-dessus d’un certain niveau … mais pour moi, il existe un autre plafond beaucoup plus puissant, à savoir le manque de références dans la société dans certains secteurs, emplois ou postes. Jusqu’à ce que nous voyions les femmes là-bas, les filles d’aujourd’hui ne vont pas imaginer qu’elles puissent y arriver.

Votre initiative atteindra-t-elle d’autres pays?
Lorsqu’ils nous ont décerné le prix Simone Veil, d’autres bureaux du PE nous ont contactés en disant: «Hé, c’est intéressant». Mais il est vrai qu’ils ne l’ont pas encore mise en marche. Je pense que d’ici 2020, nous aurons pu mobiliser d’autres pays. Je l’espère.

Combien de femmes occupent le même poste que vous?
Nous sommes une minorité, environ 30%. Il y a une majorité d’hommes et je pense que ne pas compter avec les femmes aux postes de responsabilité est une grave erreur. Ne pas avoir de femmes autour d’une table, surtout quand c’est quelque chose d’important, c’est ne pas avoir 50% de la société avec leurs visions et leurs points de vue représentés.

Est-ce que vous vous considérez comme modèle?
Non (rires). Il est vrai que j’ai une position de responsabilité et le privilège de pouvoir réconcilier travail et famille, mais je suis une de plus et je sue à m’en transpirer ma chemise tous les jours comme toutes les mères qui travaillent. La question de la réconciliation est une bataille très personnelle, je ne sais pas si je suis une référence dans ce domaine ou non.

Est-il vraiment possible de réconcilier les deux même travaillant beaucoup?
Je dirais que la réconciliation est l’art d’essayer d’arriver à tout pour ne jamais aboutir à quoi que ce soit. Est-ce que je peux faire mon travail pendant que mes filles soient heureuses ? Oui. Ai-je secoué de moi les chaînes du poste de conscience? Non. C’est un fardeau pour toutes les femmes avec plus ou moins de succès, qui parviennent à faire les deux. Je pense toujours que les femmes ont besoin et ont le droit à l’opportunité de travailler, de faire des choses intéressantes et d’être absentes de leur foyer. La responsabilité partagée est un problème clé ici, mais il y a aussi beaucoup de travail à faire dans les mentalités.

Ce n’est pas une pression seulement interne ; La société demande également à la femme cadre qui voyage ce qu’elle fait avec ses enfants.
Et à l’homme, ils ne le lui demanderaient jamais. C’est pourquoi la sensibilisation est si importante, car jusqu’à ce que nous changions en tant que société, il y a encore beaucoup de micromachisme caché. On m’a dit dans une entreprise ,il y a de nombreuses années, que j’étais l’option numéro un, mais ils ne m’ont pas prise parce que j’étais jeune, j’allais me marier dans un proche avenir et ils comprenaient que j’allais manquer.

Est-ce que vous rencontrez encore ces micromachismes?
Souvent. Avec les personnes âgées plus fréquemment. Quand vous allez à une réunion et que tout le monde a plus de cinquante ans, que ce sont des hommes et vous êtes la seule femme et en plus vous êtes beaucoup plus jeune, vous notez que vous vous faites traiter d’une façon différente. Il y a une certaine condescendance et une série de galanteries envers le physique qui vous font voir qu’ils vous voient différemment. Et cela est dérangeant parce que vous ne savez pas comment changer ça et que plusieurs fois vous notez qu’ils ne le font pas exprès, il n’y a pas de mauvaise intention, mais cela affecte la relation qu’ils ont avec vous.

La responsabilité partagée est très importante et les hommes souffrent également lorsqu’ils veulent l’exercer.
Je suis très fâchée quand je vois que nous allons à une réunion sur l’égalité et sur les femmes. Comme dans le reste des événements publics, nous voulons qu’il y ait des femmes pour que toute la société soit représentée, nous voulons qu’il y ai des hommes dans les réunions sur l’égalité. Il est très important qu’ils s’y impliquent car, sinon, nous pouvons crier dans les rues autant que l’on veut, mais nous ne gagnerons jamais la bataille.

Il est frappant de constater que dans les réseaux sociaux, vous êtes très accessible, très proche, cela reflète-t-il ce que devraient être les institutions européennes?
Oui, nous devrions être beaucoup plus transparents. C’est vrai que c’est difficile. Bruxelles est cette entité abstraite qui est très loin, mais grâce aux réseaux sociaux, nous essayons de nous ouvrir aux citoyens. Ce n’est pas toujours facile, mais nous l’essayons tous les jours depuis ce bureau.

L’Espagne est pro-européenne, mais pourtant elle s’est toujours heurtée à une faible participation aux élections. Comment cela est-il possible?
On peut l’expliquer par beaucoup de raisons juxtaposées, le problème est qu’il n’y a pas de réponse simple à ce problème. Oui, l’Espagne est toujours un pays très pro-européen. Jusqu’à 75% des personnes interrogées affirment que l’appartenance à l’Europe a été très positive pour l’Espagne. Ils comprennent également l’importance de lutter pour des solutions européennes sur des questions telles que l’immigration, le terrorisme ou la lutte contre le changement climatique. Mais au moment des élections, ils ne viennent pas. et nous avons une abstention importante qui a été en train d’augmenter à chaque élection jusqu’en 2014, avec un taux de participation de 43,8% en Espagne. Nous sommes sur un pied d’égalité avec le reste de l’Europe. Ce qui me fait peur, c’est l’abstention des jeunes, des personnes qui sont déjà nées avec la mobilité, le passeport européen, l’euro …seulement 27% des 18-24 ans a voté. C’est désespérant. Pourquoi ? A cause de la désaffection qui règne généralement à l’égard de la politique, à cause du manque de connaissances et d’éducation dans les écoles sur ce que ça signifie d’être européen, sur les valeurs que cela implique et à quoi sert l’Europe. Il manque un cours sur ce sujet de façon alarmante. La génération qui te rappelle qu’elle a dû beaucoup se battre pour obtenir ses droits manque aussi de plus en plus.

Parce que vous ne pouvez rien prendre pour acquis.
Ils disent que chaque génération a besoin de sa révolution, j’espère que celle-ci n’en a pas besoin pour comprendre à quel point il est important d’appartenir à l’Union européenne, mais il est vrai qu’il y a beaucoup de voix qui avertissent de la montée de l’extrême droite, des populismes, des anti-européens … Il faut aller voter, c’est super important car cela influence la vie quotidienne des gens, et aussi parce que si vous ne votez pas, ils le feront car eux, si sont mobilisés. Le problème, c’est que ceux des discours de haine, ceux qui veulent partir parce qu’ils veulent renationaliser toutes les politiques, essaient d’entrer dans les institutions avec force pour les détruire de l’intérieur, car ils se sont rendu compte que c’était beaucoup plus efficace.

Ils sont déjà à l’intérieur, en plus.
Aujourd’hui, environ 20% des membres du Parlement européen peuvent être considérés comme des europhobes. Eux, si, vont voter.

Ils sont moins nombreux que les femmes, qui sont également une minorité dans les institutions européennes.
Elles sont 36%. Chaque pays a sa loi électorale, avec laquelle les listes des partis dans certains obligent des quotas, à listes paritaires ou non. Cela dépend de chaque Etat membre. Mais ce qui est difficile pour moi, c’est de continuer à trouver une femme en tête du classement. Regardez les célèbres candidats aux groupes politiques. À l’heure actuelle, il n’y a qu’une seule coprésidente qui partage la tête d’affiche avec un homme dans le groupe des Verts.

Est-ce un scénario qui est plus favorable pour les prochaines élections de mai?
Avec mon cœur, je dis oui, mais avec ma raison, il m’est difficile de vous le donner car je vois qu’il y a un recul sur les questions d’égalité dans de nombreux pays européens. Le Parlement européen a récemment adopté une résolution sur cette question, qui montre que la montée de certains populismes et mouvements d’extrême droite va de pair avec cet appel à la suppression des droits à l’égalité qui, jusqu’à une date récente, n’étaient pas quelque chose dont l’on discutait.

Chaque réaction a sa contre-réaction.
Exactement. Ainsi, d’une part, nous avons cette merveilleuse vague de féminisme en Espagne et, d’autre part, un mouvement oscillatoire dans d’autres pays européens qui nous effraie un peu.

L’Espagne, dans quelle position serait-elle au sein de l’Europe en termes d’égalité?
Il y a beaucoup de mythes. Je dirais que l’Espagne est un pays plutôt féministe. La loi sur la lutte contre la violence sexiste adoptée par le Parlement européen est un modèle copié de la manière dont elle a été gérée dans le système juridique espagnol. Je pense que nous avons fait beaucoup de bonnes choses en matière d’égalité en Espagne ; nous pouvons être heureux. Mais ce qui est le plus difficile à changer, c’est la perception et ce réservoir de conservatisme des micromachismes qui existent dans la société et que seul un changement générationnel pourrait apporter.

Puis-je vous demander si vous étiez en grève le dernier 8 mars?
Je ne l’ai pas faite. En tant qu’institution publique faisant partie de l’administration, nous nous gardons bien de ne pas nous montrer politiquement en faveur de qui que ce soit et il y a eu beaucoup de bruit autour de la participation de certains partis et non d’autres. Nous avons donc voulu nous abstenir en général et nous n’avons pas fait de déclarations. Je ne sais pas si c’était une erreur. Nous avons réalisé à la fin qu’il faut être au-dessus de cela, qu’ils vous jugent d’un parti ou d’un autre et cette année, je tiens à la soutenir. Nous allons venir ici, mais nous allons aussi aller à la démonstration.